Retour vers mon père

Automne 2015.

 

La première fois que je l'ai vu – ou plutôt revu si je puis dire – je me suis demandé

si je n'avais pas quelques problèmes oculaires.

La nuit tombait calmement sur cette grande plage de Mauritanie.

J'étais là, sans trop savoir comment ni pourquoi.

Je n'allais cependant pas tarder à le savoir – du pourquoi bien plus que du comment.

 

  

Il y avait établi là une grande tente militaire, où s'affairaient un régiment entier de jeunes appelés.

Ça gesticulait et courait dans tous les sens.

On aurait dit les préliminaires d'une grande manœuvre, la préparation d'une offensive.

En aurait-il pu être autrement d'un tel convoi en un tel lieu ?

 

Je le vis bientôt, ferme, déterminé, sérieux comme je l'avais toujours connu.

De toutes les photos de cette époque que j'ai pu voir,

je lui avais toujours trouvé une vague ressemblance avec un certain Ben Affleck...

Mais là, le voir se mouvoir avec tant de force et de ténacité, la ressemblance était frappante, presque troublante.

 

Bien sûr il ne me reconnut pas. Comment aurait-il pu ?

L'homme qui me faisait face alors avait au moins vingt années de moins que moi,

et c'était la première fois qu'il me voyait.

 

Je dus me rendre à l'évidence, c'était bien lui.

Et j'ai su à cet instant que c'était lui et seulement lui le but de mon voyage.

J'étais venu le voir lui. Où plutôt le revoir...

Cet homme dont j'ai tout de même quasiment partagé la vie durant un peu moins de trente ans...

et qu'au final je n'ai jamais vraiment connu.

Un homme si talentueux, si déterminé et si précis dans ses activités,

mais si secret, si maladroit et gauche dans son intimité.

 

Lui ne me vit pas tout de suite.

Les autres en revanche, se comportaient étrangement, n'émettant aucune résistance à ce que je pénètre dans la tente

afin de rencontrer celui pour lequel j'avais fait tout ce chemin.

Qui plus est, chacun semblait me guider vers lui.

 

Tout d'abord, il me lança un regard noir, que je connaissais bien.

Voir ce regard sur un aussi jeune visage me procura une sensation innommable.

Il était terriblement beau, ténébreux à souhait.

Incomparable fut alors la fierté que je ressentis de savoir que le même sang coulait dans nos veines.

Je le saluai alors, et l'homme répondit par une moue qui laissait présager de la suite immédiate de notre rencontre.

Il me toisa tant que je me demandai s'il ne fut pas plus prudent de rebrousser chemin.

Je ne le pouvais ; la suite même de mon existence semblait dépendre de la réussite de cette mission.

 

Je trouvai le courage d'entamer la conversation.

— Bonjour, il faut que je vous parle.

— Désolé, je n'ai pas le temps ! Ça ne se voit pas ?

 

C'était étrange ; on aurait dit qu'il savait qui j'étais.

On aurait dit qu'il sentait que j'allais bientôt le déstabiliser, mettant à rude épreuve ses fondations,

lesquelles il penserait tout sa vie inébranlables.

Et pourtant, je connaissais tellement ses failles.

Celles-là mêmes qu'il m'avait transmises.

Car avant d'avoir été un père manquant, cet homme avait indéniablement été un fils manqué,

victime lui-même d'un père manquant, et ainsi de suite.

La bonne pomme de terre chaude transgénérationnelle, quoi !

Comment donc lui en vouloir en fin de compte ?

Qui donc a été le premier père fautif ?

Qui est né le premier, l’œuf ou la poule ?

Ah ah ah !!! Nul ne le sait et ne le saura probablement qu'une fois passé

de l'autre côté du miroir, à l'heure du débriefing purgatoire.

 

— Pierre ! Tu t'appelles bien Pierre, n'est-ce pas ? lui dis-je.

— Comment sais-tu mon prénom toi ?

— ... Dans quelques années, tu vas te marier, et tu auras deux beaux enfants !

— ???

— Tu auras un fils et une fille. Ton fils s'appellera Frédéric, comme le compositeur pianiste tu sais ? Tu diras toute ta vie que tu l'as appelé ainsi en son souvenir et qu'il ne s'en ai jamais agi que du plus beau.

 

Le militaire plissa les yeux, dubitatif.

C'est vrai qu'il vouait un véritable culte à Frédéric Chopin.

Lui-même était musicien et jouait du tambour admirablement.

 

— Tu as l'impression de me connaître un peu, n'est-ce pas ? Regarde-moi bien... Je m'appelle Frédéric. Ton fils, tu l'as devant toi. Ton fils, c'est moi !

— Pfft, n'importe quoi ! Et t'es venu jusque là pour me raconter ces conneries ?

— Papa, je te jure que c'est vrai ! Je suis ton fils Frédéric. Ta femme s’appellera Marguerite-Marie, mais tout le monde la nommera joliment "Titite". Et ta fille...

— Ça suffit ! J'ai autre chose à faire qu'écouter ces histoires de beurre en broche.

— Et comment je sais tout ça à ton avis ?

— J'en sais rien ! Tu connais peut-être quelqu'un que je connais aussi. Et puis regardez-vous, vous avez l'âge de mon père ! Comment pouvez-vous être mon fils ! C'est absurde.

— Tu peux me tutoyer tu sais papa...

 

Le militaire s'avança alors vers moi, dans la ferme intention de m'en coller une, mais au dernier moment, se ravisa.

C'était comme s'il sentait au fond de lui que je disais vrai.

Cela se voyait dans ses yeux.

L'homme était perturbé par mes propos.

 

Il s'assit alors et – à ma grande surprise, bien que je l'espérais – me proposa à boire et à manger.

Je devais sembler assoiffé et affamé, cependant je ne m'en rendais point compte,

tant j'étais absorbé et captivé par ce qui m'arrivait.

J'avais en face de moi mon père dix ans avant ma naissance !

Comment cela était-il possible ?

Visiblement, la question était ici sans objet.

La seule chose importante était que je devais parler à cet homme ou plutôt, que cet homme devait me parler.

Qui était-il vraiment ?

Mais surtout, qui sera-t-il ?

Pourquoi nous fera-t-il tant souffrir tous les trois ?

Pourquoi prendra-t-il un malin plaisir à humilier sa femme devant ses enfants ?

Par quel magnétisme obscur celle-ci sera empêchée durant quatorze ans de le quitter ?

Qu'est-ce qui fera que finalement, aucune femme ne le contentera jamais ?

 

Devrais-je répondre à mon tour aux questions qu'il me posera inévitablement ?

Allait-il mourir à la guerre ?

Si non, combien de temps vivrait-il ?

Assez de temps pour nous mettre au monde ma sœur et moi, ça allait de soi...

 

Devrais-je lui avouer qu'à cause de ses copains militaires ici présents, il allait se mettre à la cigarette ?

Qu'il finirait par en fumer cinquante par jour et que la maladie qui s'en suivrait

l'emporterait finalement à l'âge de soixante-quatre ans ?

Devrais-je lui avouer tous les chemins de croix qui seraient les miens, avant et après sa mort ?

Devrais-je lui avouer que sa fille l'aimerait plus que tout ?

Que cette force de caractère dont il serait si fier ne serait en fait jamais plus qu'une couverture qui,

à force de blessures laissées ouvertes et jamais pansées,

pousserait finalement la belle à le rejoindre par delà les nuages ?

 

Non. Bien sûr que non.

 

Là n'est pas le propos. Là n'est pas le but de ma visite.

Je suis là pour qu'il m'apporte des réponses, non pour lui en donner.

A quoi bon lui dire tout cela ?

Si ce n'est risquer de changer le cours des événements,

faire en sorte qu'il n'arrive jamais ce que nous avons lui et moi vécu,

et compromettre ainsi ma naissance...

 

Encore que, je ne peux pas ne pas exister, puisque je suis là, ici et maintenant, bien vivant, en sa compagnie.

Ce qui montre que j'ai donc bien tenu ma langue...

 

Et pourtant, l'envie de tout lui balancer à la figure me ronge les os jusqu'à la moelle.

Je voudrais tant le changer ce cours, faire du quatuor infernal que nous avons été tous les quatre,

une petite famille heureuse, un modèle à suivre, une preuve que le bonheur peut exister sur cette Terre,

pour peu que chacun y mette un peu du sien.

Qu'y a-t-il mis cet homme, à part le trouble et la discorde ?

Même si sa femme n'a pas été en reste, loin s'en faut...

Diviser pour mieux régner, plutôt que rapprocher pour mieux aimer ?

 

Après un long moment passé à nous regarder et à nous restaurer, mon père me dit :

— Nous partons tôt demain livrer bataille aux algériens. Nous parlerons à mon retour... si je reviens.

— Tu reviendras, puisque je suis là !

— Humm, lança le père, dubitatif comme jamais.

 

Je gagnai alors le logis que j'avais réservé tout près, et restai les heures allongé sur mon lit,

les mains derrière la nuque, à regarder les étoiles qui scintillaient par millions ;

le plafond du logis s'était peu à peu évaporé.

Il n'y avait désormais plus un seul obstacle entre leur lumière et moi.

Celle-ci allait enfin bientôt être faite sur ce soldat inconnu que fut mon père.

____________________________

 

 

J'accorde beaucoup d'importance à ce rêve.

J'y vois le pardon...

Une certaine forme du moins, car je sens encore la rancœur...

 

Cet homme auquel, à l'instar de Christieje n'ai jamais pu m'identifier,

sachant très tôt que ce n'était là de toute façon que peine perdue.

Cet homme qui, à bien y réfléchir,

ne pouvait donner ce qu'il n'avait reçu.

 

Cet homme qui, tout comme sa fille trente ans plus tard,

se construira très tôt une carapace en béton armé

et passera sa vie à la défendre bec et ongles.

 

Et c'est justement ce que je n'ai pas fait !

Alors oui, j'ai souffert le cœur ouvert, c'est vrai.

 

J'étais une éponge, absorbant absolument tout.

Je ne donnais pas cher de ma vie future

sur cette foutue planète.

Et pourtant...

 

 

Comme disait une grande chanteuse italienne d'origine égyptienne qui pourtant commit elle aussi l'irréparable :

"Qui ne souffre pas n'apprend pas."

C'est pas faux.

D'aucuns, cependant, souffrent mais n'apprennent jamais.

Car un jour vient le moment où accuser l'autre ne sert plus à rien.

La vraie souffrance ne vient plus du dehors...

 

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Commentaires: 1
  • #1

    Youyou (vendredi, 09 juin 2017 23:12)

    Très beau texte, j'en pleure, moi qui ai très peu connu mon papa et autrefois, j'avoue, j'étais un peu jalouse de mes camarades qui en avait un... j'ai connu ton papa, qui travaillait avec mon frère, et je t'enviais... si j'avais compris tous cela ... ..


Fred Albarane, écrivain et artiste

31000 TOULOUSE

 

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